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Publié le 17 novembre 2021 Mis à jour le 17 novembre 2021

Ethnographie d’un apprentissage de l’ignorance [Thèse]

L’art de la céramique : expérimenter à partir de l’incontrôlable

Tour de potier

Apprendre la céramique dans une université d’art de Kyōto.

Au milieu de leurs 4 années d’études, les élèves (la chercheuse également) ont reçu un petit cube de terre à transformer pour rendre compte de l’idée de mitsu.

Des discussions entre élèves ont lieu pour bien comprendre toutes les finesses liées à ce concept et ce petit cube à œuvrer.

« Oui c’est le mitsu contenu dans himitsu (秘密), le secret. »

Mitsu, de l’ordre de la sensation, précieux, secret, délicat, peut aussi s’appliquer à des relations humaines : intimes et denses.

Ce même mot pourrait bien rendre compte de la qualité de cette thèse d’ethnologie, qui a exploré le quotidien d’une promotion de 25 étudiant·es au moment de leur passage de la 2e année à la 3e année.

Il s’agit pour eux d’un moment charnière important, pendant lequel « les difficultés techniques s’intensifient et l’exigence de production s’élève ».

Comment les savoirs s’agencent et s’intègrent-ils dans le département de céramique ?

La recherche, une exploration qui transforme

Alice Doublier, la chercheuse, a posé son regard d’ethnographe sur le lieu du campus et la manière dont il a été organisé pour transmettre le savoir, puis sur les modalités de « mise à feu » des pratiques collectives avec trois modes de cuisson des céramiques, enfin sur la confrontation directe à des matières difficiles.

La thèse est profonde et se lit à plusieurs niveaux. Deux grands fils narratifs la trament : celui du texte, des descriptions ethnographiques et des analyses, et celui du dessin, qui donne à voir des instantanés.

Chacun des 25 étudiants est dessiné en début de thèse et c’est l’histoire de leur transformation et de leurs épreuves qu’on découvre dans le travail. On peut vraiment la lire comme un récit dans lequel on s’attache à des personnages dont on suit les aventures.

Vient aussi le niveau de compréhension des techniques, qui ouvre notre intérêt sur la manière dont sont réalisées les tasses dans lesquelles on boit nos thés et cafés.

Comment sont façonnés les pots, les grandes jarres, quels sont les enjeux du séchage, comment les pièces sont installées sur plusieurs étages dans les fours, quelle attention demande le matériel de cuisson et comment les collectifs s’organisent-ils pour la production de ces objets ?

Et puis, suivant l’indice de l’abandon de certains objets, on comprend que l’enjeu de le production n’est pas l’objet en soi mais d’enquêter et de construire son savoir à partir de la reconnaissance et l’exploration de l’ignorance :

« Après les présentations de rigueur devant professeurs et camarades, [les pièces cuites] finissaient entassées à prendre la poussière, avant d’être jetées dans les poubelles du département ou sur la colline surplombant le bâtiment de céramique. »

« Cette apologie de la transformation est loin d’être passive et trouve ses ressorts principaux dans la confrontation même avec ces matériaux souvent récalcitrants. Elle impose aux étudiants de multiplier les recherches et les tentatives, de comparer leurs sensations et ainsi de faire l’expérience d’une diversité de méthodes et de manières de faire, sans que celles-ci soient jamais hiérarchisées. »

« Liberté, autonomie »

L’université Seika de Kyōto, dont le slogan est « Liberté, autonomie », a développé son département de céramique dans la perspective « d’ouvrir très largement le champ des possibles ».

Dans la tradition ancestrale japonaise, devenir céramiste s’inscrivait dans le cadre d’un apprentissage de longue durée chez un maître. À la fin du XIXe siècle, avec le développement de l’industrie et ses corollaires des sciences physiques et chimiques, il s’agissait de reproduire massivement des pièces cuites pour les vendre à bon prix.

À l’époque de la création de l’université, dans la seconde moitié du XXe siècle, la création céramique avait alors perdu son statut d’art majeur pour intégrer celui des arts décoratifs.

Pour l’un de ses fondateurs, Kawasaki Chitaru (au Japon, le prénom suit le nom), il s’agissait en effet de renouer au présent avec la création céramique :

« Il y avait d’autres choses à faire, on pouvait créer plus librement à partir de ce matériau. Faire que les étudiants rencontrent ce matériau et puissent créer avec cette énergie qui sort du four, en totale liberté. »

À Seika, les fours ont constitué le point de départ de l’établissement. Ainsi, l’université offre :

« Un espace assez vaste pour cuire, et de grands fours, des fours d’une grandeur qui n’avait encore jamais été utilisée dans des universités, mais aussi des fours en grand nombre. »

Il s’agit d’une centralité telle que les circulations sont organisées par rapport aux salles des fours et à celles des tours. Par année, une salle est affectée aux étudiants, qui ont chacun un bureau et un tabouret.

Ce sont les étudiants, les bureaux et les tabourets qui se déplacent en fonction des besoins.

Cuire ensemble

Trois modalités de cuisson sont détaillées dans les trois niveaux de compréhension, l’aventure, la technique, et l’exploration de la connaissance :

1. Les 7 grands fours

Sept énormes fours électriques ou à gaz et deux petits fours électriques qui servent aux cuissons de décors, sont situés dans la salle des fours de l’université.

Un planning des cuissons mensuel est élaboré, des chargements collectifs sont à organiser (le « Tétris » de la mise en place est parfois organisé à l’aide de maquettes), les courbes de température sont à suivre, les quilles et les planches sont collectivement placées pour organiser les étages, il s'agit aussi de bien faire attention que les pièces soient sèches pour ne pas faire exploser toute la fournée.

Les élèves œuvrent dans une organisation collective où ils apprennent à faire ensemble et, ensemble, à faire (soit aussi à défaire et à refaire).

2. Le four-dragon

Il s’agit d’un four à bois et à étages sur le modèle des fours grimpants du XVIIe siècle. Il est allumé collectivement à la fin de l’été lors d’un stage de plusieurs jours dans la forêt.

Tous les élèves sont conviés à ce stage, qui est obligatoire pour les 3e années. Ceux-ci, en équipes qu’ils organisent eux-mêmes, dirigent les opérations. Les professeurs et les 4e années n’interviennent pas.

Il s’agit d’une véritable épreuve physique (les très hautes températures), relationnelle (l’organisation en équipes et la gestion des imprévus) et technique (la maîtrise de la cuisson au bois), à l’issue de laquelle les 3e années obtiennent le statut « d’aînés ».

« Humidité, chaleur, empilement des briques, flammes et étudiants capables ou non de comprendre ce four de l’intérieur sont autant d’éléments qui doivent s’agencer correctement pour que la cuisson de l’année soit menée à bien. Chacune d’entre elles est ainsi comme une énigme posée à un groupe dans de nouveaux termes tous les ans. »

3. Les mini-fours

Ils sont construits à la main et alimentés au charbon pour des cuissons personnelles. Il est possible de les ouvrir au fur et à mesure de la cuisson. Là aussi, l’expérience personnelle est une œuvre collective.

La chercheuse, Alice Doublier, a souhaité créer une explosion du petit cube de terre « mitsu ». Les réflexions et les recherches partagées des élèves à ce sujet ont permis d’expérimenter un dispositif qui lui a permis de réaliser une explosion du cube réparti dans des « bols-boîtes » façonnés au tour : les « bols-à-thé-Alice ».

« En quelques secondes, le bol est passé de l’orange lumineux au noir profond, en traversant une série de dégradés de rouges plus intenses les uns que les autres. Tsutsumi est allée appeler Haru pour la réalisation de la première explosion. Rio ouvre le four, Haru soulève le couvercle à l’intérieur, et il me revient de jeter la boule de terre crue dans le bol. »

Dix explosions ont créé des bols semblables à des galaxies… et pour mieux entendre encore un des aspects de l’expérience, un étudiant a eu l’idée de placer des pétards dans le four. Les explosions étaient plus réussies que les premières (on avait entendu un bruit plus sourd), mais l’objet était moins intéressant.

« Vole le travail par le regard. »

仕事は見て盗め shigoto wa mite nusume : vole le travail par le regard.

La troisième partie de la thèse détaille le corps à corps avec le tournage des grandes jarres de 90 cm de hauteur, et les expérimentations autour de la cristallisation des oxydes de zinc pour la fabrication des émaux métalliques (pour lesquels les recettes ne sont pas stabilisés !).

Il s’agit là d’explorer les gestes et les recettes comme point de départ :

« Pour apprendre, il faut déjà savoir voir, c’est-à-dire bien poser son regard. »

Dans tous les apprentissages, il y a le geste observé, mimé sans matière, répété, et expérimenté au contact du matériau. Au tour et au four.

« Si tu échoues, ce n’est pas grave, c’est même bien », poursuit-il. « Tu comprendras mieux de toi-même comment faire. Tu n’y arriveras pas si tu demandes comment faire et que moi je réponds comme ça”.»

Pour l’épreuve du dragon, où il s’agit de couper du bois, de le jeter dans le four et d’entendre si ça crépite bien, les élèves apprennent à lancer le bois dans le four : d’abord par l’observation, puis en se passant le bois, et enfin en le lançant sous les indications d’un autre élève.

Réaliser quelque chose, c’est s’ouvrir à la sensorialité : savoir bien regarder, écouter le son du bois qui crépite, la terre lancée correctement sur le tour, sentir le tranchant de la main positionné avec le bon angle et la bonne pression, le placement des hanches au bord des grands fours électriques pour y déposer les bols, incarner des gestes répétés et commentés.

Tous ces apprentissages sont profondément incarnés à partir d’une pratique de l’ignorance, de l’essai, du partage et de l’exploration.

« Quand elle tombe, la terre doit faire « vlan ! », sinon le geste est trop mou. »

Mitsu, l’avant-galaxie

Le travail sur la notion d’intime dense (mitsu) a peut-être pris sa source dans la beauté des bols Tenmoku du XIIe et XIIIe siècle,  conservés comme trésors nationaux au musée d’art Fujita.

En fonction de la lumière, de son intensité et de sa direction, le bol iridescent est parfois simplement noir avec quelques reflets argentés, et, sous d’autres lumières, se présente comme une galaxie...

Illustration : StockSnap de Pixabay.

À lire :

Alice Doublier. La texture du monde : apprendre la céramique dans une université d’art de Kyōto. Ethnologie, Paris-X, 2017.

Thèse consultable sur : https://www.theses.fr/2017PA100081

Œuvres d’une artiste de Seika, Kurihara Kaori (le prénom suit le nom) :

http://www.kaorikurihara.com/

https://www.pluris.fr/com/?p=2&conid=1590&slg=2


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