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Publié le 15 juillet 2021 Mis à jour le 15 juillet 2021

Zoochorie et « cervidude » involontaire [Thèse]

Lorsque les plantes font du rodéo sur des ongulés

Un ongulé transportant des graines par épizoochorie

« Choisir la vie, c’est toujours choisir l’avenir. Sans cet élan qui nous porte en avant nous ne serions rien de plus qu’une moisissure à la surface de la terre. »

Simone de Beauvoir, Philosophe (1908-1986)

Il nous arrive de temps en temps lorsque nous vadrouillons dans un parc, une prairie ou encore une forêt, d’avoir de petits passagers clandestins sur nos cheveux, nos vêtements ou nos chaussures. Ces graines, spores ou fruits font littéralement de l’auto-stop par accrochage sur nous afin de se disperser dans l’espace et se propager sur le territoire par anthropochorie.

L’anthropochorie est une stratégie de dispersion de graine médiée par l’homme. En effet, en raison de leur immobilité, les plantes ont développé lors de leur évolution de nombreuses stratégies de dispersion pouvant être caractérisés par mécanismes de dissémination comme l’anémochorie par le vent, l’hydrochorie par l’eau ou encore la zoochorie par les animaux.

Il est intéressant d’étudier ces différents mécanismes afin de mieux comprendre les cycles de vie et de dispersion des plantes et en quoi ces stratégies végétales sont à la fois essentielles et en harmonie avec leur écosystème en garantissant leur maintien et leur croissance.

Voici la thématique de la thèse d’écologie de Ushma Shukla intitulée « Dispersion épizoochore des graines par les ongulés sauvages dans des paysages changeants : le cerf élaphe comme étude de cas » dans laquelle l’auteure se propose d’étudier le rôle de ces animaux à sabots dans la dispersion des plantes entre leurs différents lieux d’habitats.

En prendre du poil de la bête

Le style est à la fois léger, clair et nous permet de nous accrocher et nous retrouver transportés par le sujet de la dispersion des graines par les animaux tout en comprenant l’intérêt et la pertinence des travaux de recherche mis en œuvre dans ce projet.  

La thèse de Ushma Shukla intègre en partie des sections entièrement bilingues anglais-français. Ainsi, l’introduction et la synthèse du manuscrit sont proposées dans les deux langues tandis que les différents chapitres présentant les travaux de recherches publiés ou en cours de publication intègrent tous un résumé francophone. Cette attention et cet effort de l’auteure sont remarquables et permettent aux lecteurs non anglophones et non francophones de savourer l’ensemble de ce travail de recherche.

Dix-co«u»rs

 « La dispersion est le mouvement qui sépare le lieu de naissance du lieu de reproduction. Pour les organismes sessiles comme les plantes, d’autres vecteurs abiotiques (comme le vent et l’eau) et biotiques (comme les vertébrés et les invertébrés) sont essentiels pour permettre ce mouvement.

La dispersion des graines connecte les populations de plantes génétiquement isolées ; permet aux graines d’échapper à la prédation et à la mortalité densité-dépendante du fait de la compétition intraspécifique. Elle permet aussi de coloniser de nouveaux habitats favorables. À l’échelle locale, la disponibilité des graines a une incidence sur la taille et le taux de croissance de la population. À l’échelle régionale, le frein à la dispersion affecte la répartition des espèces. La dispersion des graines est donc un processus écologique crucial qui dicte la structuration spatiale des populations de plantes.

Alors que la plupart des graines tombent à proximité de la plante mère elle-même, quelques-unes se déplacent sur de grandes distances, aboutissant naturellement à des distributions de dispersion leptokurtiques. La dispersion à longue distance (DLD) est importante pour la propagation et la migration des plantes, en particulier dans un contexte de changements globaux des paysages. […] 

[…] Dans les écosystèmes tempérés, les grands herbivores, notamment les ongulés, ont contribué à maintenir les milieux ouverts, paysages dominés par les graminées, par le pâturage depuis plus de 1,8 million d’années. Les ongulés du fait de leur grande taille corporelle, de leurs domaines vitaux de plusieurs kilomètres carrés et de leurs mouvements journaliers, le tout généralement associé à des populations abondantes, peuvent constituer des agents mobiles importants entre patchs d’habitat en tant que vecteurs de dispersion à longue distance.

Par ailleurs, les cervidés sont aussi connus pour leur forte fidélité spatiale (e.g. cerf et chevreuil). Ils sont aussi considérés comme des ingénieurs de l’écosystème qui contribuent à l’hétérogénéité spatiale de la structure physique (e.g. en piétinant et en se baugeant [se coucher]) et de la composition chimique (e.g. par dépôt d’urine et de fèces) des sols. Ils consomment et dispersent la végétation de façon sélective, et se nourrissent aussi de l’écorce des arbres (e.g. écorçage par le cerf).

De plus, la prise en charge des graines dépend des traits à la fois des plantes et de leurs vecteurs. Les traits comme la taille de l’animal, la taille de sa gueule (pour l’endozoochorie) et le type de pelage (pour l’épizoochorie) d’une part, et la hauteur de libération des graines, la présence d’appendices d’accrochage d’autre part, contribuent à augmenter les chances de contact entre les plantes et leurs vecteurs et la prise en charge. […]»

En prendre de la graine

L’ensemble des résultats de Ushma Shukla ont permis d’évaluer et quantifier les rôles des ongulés sauvages dans le modelage de la flore des forêts tempérées à l’échelle de la communauté et de l’individu. Nous y découvrons les différents types de dispersions associés à cette faune que sont l’endozoochorie et l’épizoochorie ainsi que leur efficacité relative en fonction du terrain, des espèces et leur cohabitation. Sur la base de ses recherches, l’auteure peut ainsi émettre des recommandations pour la gestion des milieux naturels et leur restauration en y associant des ongulés aux régimes alimentaires distincts.

Elle nous permet de prendre connaissance des différents traits d’adaptation des plantes nécessaires à la dispersion de leurs graines comme la présence d’appendices morphologiques, mais aussi leurs masses, leurs hauteurs de libération ou encore leurs formes. Les données recueillies semblent montrer que ces traits de dispersion et cortèges floristiques associés peuvent être spécifiques à un environnement et une espèce.  

L’auteure propose de nouvelles stratégies de modélisation et de quantification des plantes dispersées dans l’espace intégrant leurs traits, les spécificités du paysage, mais aussi les comportements, le domaine vital, les territoires et le régime alimentaire des animaux vecteurs. Ainsi, elle distingue des mécanismes de dispersion à courte distance, mais à haute densité et des mécanismes de dispersion à grande distance mais à faible densité.

Un bel élan vital

Cette thèse nous montre que la dispersion des graines par les ongulés est bien plus complexe qu’il ne semble par le chevauchement et la complémentarité de plusieurs modes de dissémination, actifs ou passifs, pouvant être concomitants. Ce qui rend assez difficile leur étude. De plus, la méthodologie mise en place par Ushma Shukla a affiné les modèles et outils d’analyses dédiés de ces phénomènes en y intégrant le comportement des individus composant une population.

Ushma Shukla nous rappelle que nous faisons partie d’un écosystème complexe et harmonieux dans lequel nous jouons inconsciemment un rôle. Lorsque nous retirons ces petits passagers clandestins de nos vêtements pour les jeter par-ci par-là, nous contribuons à la vie de ces lieux que nous visitons. Par ces gestes, nous entretenons et façonnons ces endroits dans lesquels nous aimons venir nous balader et nous ressourcer. Dès lors nous sommes acteurs du monde vivant qui nous entoure et nous fait vivre.

Quel beau sentiment que de faire partie du monde vivant. Ne le pensez-vous pas ?

Bonne lecture et bonne anthropochorie !


Thèse présentée et soutenue le 24 septembre 2020 pour obtenir le grade de docteur en écologie de l’université d’Orléans. Travail réalisé à l’unité de recherche Écosystèmes Forestiers de l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (INRAE) et l’Institut National des Sciences Appliquées (INSA) du Val de Loire, et au sein de l’école doctorale Santé, Sciences Biologiques et Chimie du Vivant (SSBCV, ED 549) commune à l’Université d’Orléans et l’Université de Tours et en association avec (Orléans, France).

Sources

Ushma Shukla. Dispersion épizoochore des graines par les ongulés sauvages dans des paysages changeants : le cerf élaphe comme étude de cas. Sciences agricoles. Université d’Orléans, 2020. Français. ⟨NNT : 2020ORLE3060⟩. ⟨tel-03166043⟩

Lien thèse

Page : https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-03166043

PDF : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-03166043/document


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